En 2020, je suis allée de Flensburg à Gelterkinden à pied. J’avais besoin de revenir à l’essentiel, de me retrouver. C’était un pèlerinage, mon pèlerinage. J’ai suivi un long moment le E1 qui traverse l’Europe sur un axe Nord-Sud du Cap Nord en Norvège à la Sicile : j’ai fait un détour par le Saar-Hunsrück-Steig, sentier incroyable dans un parc naturel, pour rejoindre finalement le GR53 qui me fit découvrir les Vosges.
« Pourquoi tu n’as pas fait Compostelle ? » Lorsque je parle de ma traversée de l’Allemagne à pied, c’est une des questions que l’on me pose le plus souvent. Et cette question est assez naturelle. Certains sont allés eux-mêmes à Compostelle ou ce pèlerinage mythique fait partie de leurs projets. Et si ce n’est pas le cas, la plupart connaisse quelqu’un qui a fait ce chemin, ou qui a l’intention de le faire. Et tous me parlent du livre qu’ils ont lu ou du film qu’ils ont vu sur le chemin de Saint-Jacques.
En réalité, je n’ai pas hésité une seule seconde. Compostelle ne me tentait pas. J’aime beaucoup mieux marcher sous la pluie que par temps de canicule ; je ne connais aucun mot d’espagnol et surtout, j’ai en horreur ce que je nomme méchamment les autoroutes à marcheurs, ces chemins très connus et cotés où les randonneurs sont plus nombreux que les fleurs... Alors Compostelle avec son demi-million de pèlerins chaque année ne me faisait pas rêver. Les questions supplémentaires, les regards fermés et les hochements de tête, l’insistance de mon interlocuteur, me donnent parfois l’impression de me justifier plus que de répondre.
Ces discussions répétées m’ont amenée à me poser la question : « Comment est-ce que je réagis quand tout le monde fait la même chose ? » Une bookstagrammeuse parlait « du snobisme du contre-pied systématique », qu’elle définissait comme le fait d’« aimer un livre niche (pour se sentir spécial), détester les livres que l’on voit partout (par principe). » @le.nom.de.la.rose. Je plaide coupable à 250%. Suivre le mouvement, suivre l’effet de mode, me donne le sentiment d’être un mouton prêt à tout pour s’intégrer dans le troupeau. Je crains parfois qu’une pensée dominante (favorisée par des algorithmes omniprésents qui montrent ce qui est le plus vu) devienne la pensée unique.
Et pourtant, lorsque je me laisse tenter après plusieurs mois, je découvre qu’il y a une raison (souvent assez légitime) à cet engouement généralisé : un prix avantageux, un produit de qualité ou simplement la joie de partager et d’échanger avec d’autres qui lisent les mêmes livres, font la même activité ou ont vu le même film...
Je me suis également demandée comment je réagis envers celui ou celle qui sort des sentiers battus. J’oscille parfois entre une admiration teintée de jalousie et une incompréhension assaisonnée de curiosité. Suis-je celle dont les questions deviennent insistantes, quand un de mes proches refuse de rentrer dans le rang ou joue les originales ? Est-ce qu’inconsciemment je porte un jugement sur les choix qui sortent de la norme et de ce fait questionnent mes habitudes ?
Alors tel un mouton snobinard, à la fois admirée pour mon courage car je vais ma propre route, et parfois un peu esseulée, j’avance pas à pas. Et dans mon envie de ne pas suivre la masse, de vivre mon individualité, je remarque que je ne suis vraiment pas très différente des autres. Et sur mon chemin, je rencontre beaucoup monde. Cette voie semble décidément très en vogue...
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